L'USINE NOUVELLE - Mai 2001
POUR MAITRISER LA CONTAMINATION microbienne ou particulaire, il
faut d'abord prendre conscience de son importance. Mais la notion
d'hygiène n'est pas toujours évidente à faire
accepter au personnel, pourtant chargé, en première
ligne, de l'appliquer. Chaque industriel cherche des astuces pour
motiver ses salariés.
Quand on lui parle de la méthode à adopter en management
pour sensibiliser et motiver son personnel aux règles d'hygiène,
Bénédicte Durand, responsable du service hygiène
d'Avenance, s'enflamme : " C'est l'un des sujets les plus
difficiles à gérer. Il est bien plus aisé
de faire respecter les poids des portions de nos repas que la
propreté. L'hygiène ramène à des notons
tellement générales et intimes qu'elle est complexe
à faire appliquer. " L'enjeu est pourtant d'importance.
En fait, le comportement humain est certainement le maillon principal
de la maîtrise des contaminations. Un équipement
négligé et mal nettoyé, des manipulations
successives effectués sans précaution, des températures
mal réglées
: à chaque niveau du process,
une négligence risque de contaminer toute la production.
Les professionnels des bio-industries, de l'agroalimentaire, les
plus exposés avec le secteur médical, ont pris le
problème à bras le corps. Ils intègrent dans
leur politique de qualité une formation aux bonnes pratiques
d'hygiène. Si celle-ci s'avère au premier abord
efficace, toute la difficulté reste de pérenniser
les bonnes habitudes. Même si les récents incidents
relatés dans les médias rendent le personnel plus
sensible. " Les opérateurs sont, aujourd'hui, très
demandeurs d'informations sur les contaminants bactériens
", note-t-on chez Elida Fabergé. Et la société
de cosmétiques a décidé de sensibiliser tout
le monde sur le sujet. Même les salariés de la partie
administrative, de la maintenance et des bureaux d'études.
Car, ces derniers peuvent ainsi intégrer le paramètre
de propreté à la conception des équipements
: choisir les matériaux adéquats et éviter
les points morts et les zones difficiles d'accès au nettoyage.
Des conditions de travail particulières obligent même
certaines entreprises à recourir à des solutions
extrêmes. Ainsi, les laboratoires Genévrier, spécialistes
de la culture de cellules épidermiques, une activité
ô combien sensible, choisissent leur personnel jusqu'à
un niveau bac + 5 pour la production. Pour veiller à la
sécurité de ses produits, une formation spécifique
de trois mois est délivrée à tout salarié.
Même formule chez Aventis Pasteur, le spécialiste
mondial de la fabrication de vaccins, qui forment son personnel
durant six mois avant qu'il ne puisse travailler en zone stérile.
Leur capacité à être autonome et leur motivation
les aident à être polyvalents et à tourner
sur toutes les zones du process du site. Pour éviter toute
contamination dans ces produits hautement surveillés, la
société demande même à ses salariés
de déclarer toute infection ou coupures sur les mains,
des conditions qui excluent l'accès aux zones stériles.
Ces quelques exemples démontrent que chaque entreprise
développe sa propre solution afin de prévenir tout
risque de dérapage dans le comportement des salariés.
Néanmoins, quelques grandes règles semblent incontournables.
1. APPRENDRE A VISUALISER L'INVISIBLE
Expliquer ce n'est qu'une bactérie, une moisissure, comment
ils vivent
, c'est toute la difficulté des formations
à l'hygiène. Car , si l'opérateur ne comprend
pas la nature exacte d'un contaminant et les différentes
conséquences qu'une mauvaise hygiène engendre, il
ne pourra pas agir en conséquence sur le terrain. Aussi
doit-il comprendre qu'il faut gérer aussi bien la température,
que la propreté sur soi. Or, il est difficile de combattre
" un ennemi invisible ". Pour aider le salariés
à visualiser les micro-organismes qui peuplent notre environnement,
quelques entreprises et organismes de formation ont développé
des kits de poudre simulant la présence de bactéries.
De véritables leurres qui facilitent la vulgarisation du
message. Une société de charcuterie l'utilise ainsi
pour sensibiliser ses opérateurs à l'intérêt
du nettoyage et aux bons gestes. Ainsi, avant d'avoir enlevé
la poudre avec un produit d'entretien, la surface semble propre,
mais dès qu'on éteint la lumière, de multiples
tâches fluorescentes apparaissent, simulant la présence
de bactéries. Après une solution de nettoyage, elles
disparaissent. " Ces tests traceurs, simples et didactiques,
peuvent aussi faire prendre conscience qu'une main n'est jamais
propre. Et qu'en touchant certaines zones clés, celles-ci
peuvent devenir des réservoirs microbiens insoupçonnés.
C'est une façon de marquer le personnel et de lui faire
accepter le lavage des mains particulièrement en milieu
médical, agroalimentaire ou en restauration ", explique
Daniel Bonissent, chargé de construire des programmes de
formation en fonction des objectifs des entreprises chez Diverseylever,
spécialiste de l'hygiène et du nettoyage.
2. PRIVILEGIER UNE PEDAGOGIE LUDIQUE
Garder toute l'attention de son auditoire est difficile, surtout
lorsque le personnel de terrain est peu habitué à
soutenir pendant une à deux heures des cours théoriques.
Il n'est pas certain qu'il parvienne à mémoriser
les messages expliqués de façon trop scolaire. Quand
la formule commence à vieillir, mieux vaut alors la réactualiser,
sans pour autant changer le discours de fond. La société
Charal s'est ainsi aperçue de la nécessité
de renouveler la forme de ses formations. En changeant ses questionnaires
à choix multiples pour une pédagogie plus ludique.
Depuis trois ans, les services du personnel et de la qualité,
chargés de la formation à l'hygiène, proposent
en effet un jeu décliné en une série de questions
similaires à un " quizz ". Par séance
de deux heures trente, plusieurs équipes de trois à
six personnes s'affrontent sur un système de points à
gagner en fonction de la difficulté des questions. "
Nous avons la possibilité d'évaluer les connaissances
des opérateurs grâce à nos anciens QCM, et
de classer les équipes. Les premiers sont récompensés
par un prix afin de créer l'émulation. Par l'intermédiaire
du jeu, le personnel réfléchit activement. Cette
formule est très appréciée ", se réjouit
Bernard Collin, directeur qualité Charal. Ainsi les 500
opérateurs du site de Cholet (Maine-et-Loire), des abattoirs
aux ateliers de produits transformés, apprennent tout en
s'amusant ! L'Adria Normandie propose aussi à ses clients
un jeu type " Trivial Pursuit ". Le côté
ludique peut aussi passer en visualisant une vidéo. C'est
le choix de Vittel qui, grâce à un petit " Monsieur
catastrophe " animé, montre tous les gestes anti-
hygiène à bannir de son quotidien.
3. ORGANISER DES CONTROLES IMPROMPTUS
Visites impromptues de site, retour d'analyses sur les lignes
de production. Différentes méthodes de contrôles
sont choisies par les industriels selon les objectifs définis.
L'entreprise de cosmétiques Elida Fabergé privilégie
les audits hygiène pratiqués une fois par mois par
le personnel de chaque atelier qui, de cette façon, s'auto
évalue sur la propreté des équipements, du
sol, de la tenue vestimentaire
Une note est ainsi attribuée
par ligne et par îlot de production. Les points faibles
relevés sont sous la responsabilité d'un "
quality champion ", un représentant en qualité
dans chaque îlot de production, et chargé de mettre
en place des plans d'action. " C'est positif, cela permet
de ne pas lâcher la pression et le fait de demander aux
opérateurs de faire eux-mêmes un contrôle les
motive et leur fait prendre conscience des difficultés.
Les salariés vivent ainsi l'hygiène en autonomie
", explique Stéphane Cappuccio, responsable qualité
de l'usine, installée à Compiègne,. Sodebo,
fabriquant de produits traiteurs, procède à des
contrôles à l'improviste sur les mains du personnel.
" Nous leur demandons de mettre leur mains sur des boîtes
de Pétri pour faire des recherches de germas. A partir
du moment où des règles sur le lavage des mains
sont mise en place, ces contrôles permettent de maintenir
une sensibilisation continue auprès du personnel, sans
jamais être un moyen de répression ", confie
Patrice Maunoury, responsable qualité.
4. PROCEDER A DES PIQÛRES DE
RAPPEL
Les piqûres de rappel peuvent être déclenchées
pour plusieurs raisons : des dérives constatées
lors d'un audit sur site, de mauvais résultats récurrents
d'analyses de qualité sur le produit fini faisant conclure
à un oubli et une mauvaise maîtrise des bonnes pratiques
d'hygiène. Car, autant les formations de base sont obligatoires,
les piqûres de rappel sont souvent nécessaire. Toutes
les occasions sont bonnes pour en remettre une couche. La société
Elida Fabergé, qui envisage de mettre en place la démarche
HACCP (analyse des points critiques) sur son site de fabrication
de shampoings et de dentifrices, va reparler d'hygiène
via cet outil. Toutefois, les rappels ne doivent pas revenir au
programme trop souvent. Mieux vaut attendre un an après
la formation initiale afin d'éviter une lassitude, qui
aurait pour finalité une démotivation du personnel.
De plus, un délai suffisant permet une meilleure assimilation
des connaissances.
A RETENIR :
Ce qu'il faut faire :
Intégrer
le personnel et les intérimaires avec une formation complète
;
Lors
des formations, marquer l'esprit de l'auditoire en privilégiant
un discours simple à l'aide de leurres en poudre ;
Informer
le personnel des résultats des contrôles qualité.
Ce qu'il faut éviter :
Une
piqûre de rappel réalisée moins d'un an après
la formation initiale risque de lasser le personnel ;
Des
sanctions trop sévères ;
Un
discours de base trop scolaire.